Quand je suis arrivé aujourd'hui et en préparant cette journée, j'avais en tête une idée qui rejoignait ce qu'a pu dire cet après-midi Jean-François Gaffard : "On court toujours après la technologie, on est en train d'essayer de parler de couverture du territoire en haut-débit alors que déjà dans les grandes métropoles on en est à parler de très haut débit".

Est-ce que finalement la course n'est pas perdue d'avance ? A-t-on toujours un train de retard ?

On pourrait avoir cette vision peut-être un peu pessimiste, mais finalement à l'issue de cette journée j'ai plutôt envie de repartir avec une vision optimiste ... Je vais essayer de vous expliquer pourquoi.

Dans l'introduction de ce matin, Jean-Luc Mayaud nous a encouragé à renverser la perspective. On se demande souvent comment la technologie peut contribuer au développement des territoires ruraux et il nous a rappelé qu'on pouvait prendre le problème dans l'autre sens et qu'il est aussi intéressant de se demander : "Comment l'évolution des territoires ruraux peut influencer les innovations technologiques ?" Et on a eu des tas d'exemples à travers les initiatives et les témoignages qui ont été présentés aujourd'hui, qui montrent bien comment les logiques sociales sont finalement déterminantes et premières par rapport aux technologies.

Alors c'est vrai que la technologie peut jouer un rôle de démultiplicateur, mais pour pouvoir soulever le monde avec un levier il faut disposer d'un point d'appui. Dans le domaine qui nous intéresse, le point d'appui c'est l'humain, toujours. Pierre Cornu a continué d'enfoncer le clou, en rappelant que derrière la notion de maîtrise des technologies de l'information et de la communication, en se replaçant dans une perspective historique par rapport au milieu rural, l'enjeu était bien pour les territoires ruraux d'être "acteurs", et pas seulement d'être acteurs, mais aussi « scénaristes » de leur propre histoire. Ce qui est un projet encore plus ambitieux.

Autre idée importante, qu'a rappelé François Moinet : la notion d'enclavement est une construction culturelle, une représentation mentale, qui est essentiellement dans nos têtes. C'est, je crois, une idée très forte avec laquelle nous pouvons repartir. Pour avoir travaillé dans des quartiers de banlieue, des quartiers pauvres, appelons les choses par leur nom, j'ai été en contact avec des personnes dans les mêmes situations d'enclavement. Bien qu'elles soient en milieu urbain, où il n'y a pas forcément de problèmes d'accès physique aux technologies, il y a par contre des problème énormes, culturels, de représentation de soi-même, de personnes qui pensent :"Je suis pas capable d'y arriver, ce truc là c'est pas fait pour moi, je ne le comprends pas et je me sens à distance de tout ça".

Dans la vidéo du projet Insernet, j'ai retenu la phrase d'une des participantes à cette opération de formation qui disait : "Avec les technologies, avec internet, on est loin mais on est tout proche". Ces mots tous simples résument très bien ce dont on parle et ce qui est finalement l'objectif à atteindre.

Dans la table ronde de ce matin et à travers les interventions de ce début d'après-midi, il est apparu clairement que les réseaux de communication ne sont rien sans les réseaux humains, les réseaux humains de communication inter-personnelle. Tant dans la présentation d'Anne-Claire Dubreuil du Conseil Général du Lot, que dans celle de Wikimédia et Wikipédia, les notions de réseau et de coopération sont apparues comme très fortes. Cette notion de technologie qui s'appuie sur l'humain met en avant, c'est ressorti dans beaucoup d'expériences, l'importance de l'accompagnement humain des usages. Accompagner les usages est vraiment ce qui semble fondamental en terme de développement. Développer des infrastructures, investir dans la technologie, si on n'investit pas en parallèle (et j'ai envie de dire en même temps et des sommes équivalentes), s'il n'y a pas deux côtés de la balance en équilibre, l'accompagnement humain et la technologie, cela ne marchera pas.

Cette notion de logique émergente, "bottom-up", ou "empowerment" comme disent les anglo-saxons, (on dirait en français « développer le pouvoir d'agir »), c'est l'idée de partage, de mutualisation. Mais la première chose qui est importante à partager, c'est le diagnostic de la situation, des besoins, et juste derrière le projet. S'il n'y a pas un diagnostic partagé de la situation, s'il n'y a pas un projet partagé, on n'avancera pas ensemble et cela ne débouchera pas sur des dynamiques collectives. C'est un élément qui ressort de façon transverse sur plusieurs des projets présentés, et c'est peut-être en terme de méthodologie d'accompagnement de projet un élément fondamental. Autre idée qui ressortait du projet Insernet, je le résume avec mes mots à moi : « Finalement nos projets d'avenir seront ce que nous en ferons ». Et du coup c'est quelque-chose de très optimiste. C'est l'idée que, et c'est aussi l'idée que nous apporte Wikipédia, on apprend des contenus en les construisants. Pour un certain nombre d'acteurs de la formation qui sont ici, cette approche constructiviste est une évidence. On apprend en faisant.

Pour aller plus loin, j'ai envie de demander, sous forme de boutade, "ça veut dire quoi être connecté à internet ?" Est-ce une question de technologie, une question de savoir utiliser et donc d'appropriation culturelle ?

Il y a des tas d'exemples qui nous ont montré qu'on peut être socialement connecté à internet ou à la société de l'information, et que cette notion « être connecté » recouvre une relation inter-personnelle : c'est être en contact avec des gens. Je me demande si finalement le lien social n'est pas "un mode de connection à très-très-haut-débit". Pour reprendre une boutade que l'on faisait ce matin au petit-déjeuner, où François Moinet me racontait qu'au Moyen-âge dans la vallée encaissée de la Vezère, on utilisait pour communiquer, un système d'alerte très performant. Des guetteurs, disposés dans des niches rocheuses de part et d'autre de la rivière, pouvaient s'envoyer des messages visuels à l'aide de sémaphores. Finalement, en matière de communication nos ancêtres avaient déjà la fibre optique !

Tout ça pour dire que l'humain est au coeur des systèmes de communication. Ce qui est ressorti de la dernière table ronde, c'est le sentiment que quelques-fois la technologie va beaucoup plus vite que nous, qu'il y a une question d'évolution des mentalités et qu'il y a un gros du travail de développement à faire autour de cet accompagnement pour faire évoluer les mentalités.

Dans le dernier échange, il a été question de "service universel". Est-ce que l'accès à internet est quelque-chose d'universel ?

Je reste à la fin de cette journée avec une question : nous sommes partis sur l'idée de « ruralité » en faisant l'hypothèse qu'il y avait là un phénomène particulier en matière d'accès aux technologies. Poser la question de l'espace rural, cela a du sens et c'est important. Mais plus je réfléchis et plus je me dis que les questions d'enclavement se posent ailleurs, dans certains quartiers, dans certains territoires des grandes villes, ... Donc finalement, ce n'est peut-être pas pertinent de parler de ruralité sur cette question spécifique. Mais cela reste pour moi une question ouverte.

Par contre sur cette idée de "service universel", est-ce qu'on parle d'un « accès pour tous » aux technologies ? Derrière cette idée, il y a l'accès pour tous de façon identique ... ou bien est-ce qu'on a envie d'un « accès pour chacun », selon ses besoins ? Qu'est-ce que l'universalité ? Est-ce que c'est une idée d'Egalité, ou est-ce plus une recherche d'Equité, à savoir la recherche de la solution la plus juste pour chacun. Les différentes réponses qui ont été construites par des acteurs de terrain pour essayer de proposer des solutions technologiques ou des projets d'accompagnement des usages montrent bien que ce qui est universel, c'est l'envie de prendre en main son destin, mais les solutions trouvées seront assez "originales" à chaque fois.

Pour terminer, et pour remercier aussi le travail du Greta du Velay, je voudrais rappeler qu'il est à l'origine de cette journée, mais aussi à l'origine de la proposition de rédaction d'un guide sur les TIC en milieu rural, dans le cadre d'un collectif national, CRéATIF, dont j'assure la vice-présidence. Cette association travaille sur l'accès public à internet et édite des guides de bonnes pratiques qui ont pour objectif de valoriser les initiatives. Le Greta a proposé de travailler sur cette problématique de la ruralité et l'idée a été retenue au niveau national. A la suite de cette rencontre, le repérage d'initiatives locales sera valorisé au delà de la journée, au niveau national. Je repars ainsi de cette journée avec beaucoup d'optimisme sur notre capacité à avancer.

Philippe Cazeneuve.